Design, économies circulaire et de la fonctionnalité vs obsolescence programmée

parAnne-Sophie Prévostcatégoriedesign durable

28 Jun 2016

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Rotor asbl (rotordb.org), Exposition Deconstruction, Reciprocity design liège

C’est dès leur conception que se décide l’empreinte écologique des produits. Outre le fait que, dans une majorité de produits manufacturés, les matières premières représentent une très large part de l’impact environnemental et des émissions de pollution, la plupart des produits n’ont simplement pas été conçus pour pouvoir être réintroduits dans le cycle de production, de distribution et d’utilisation.

D'autres façons de concevoir et de produire avec l'économie circulaire

 

L’économie circulaire vise une production nulle de déchets. L’approche dite Cradle to cradle (« du berceau au berceau ») vise à développer des produits qui ont un cycle de vie circulaire afin de pouvoir être récupérés et réutilisés continuellement.

Il est donc nécessaire de concevoir des produits qui puissent être facilement réemployés, réparés, remis en état, refabriqués ou encore recyclés, ce que l’on appelle communément la règle des 5R.

 

Pour exemple, les chaussures Puma sont biodégradables. Lorsqu’elles arrivent en fin de vie, elles sont collectées, déchiquetées puis compostées, pour se transformer, dans les six mois, en nutriments. Elles redeviennent ainsi une matière première.

 

Néanmoins, au-delà de l’approche Cradle to cradle certes vertueuse, c’est bien la totalité des consommations de ressources et des émissions de pollutions sur l’ensemble du cycle de vie du produit qui doit être considérée, de l’extraction des matières premières à la fin de vie du produit en passant par la fabrication et la distribution du produit ou encore son usage par le consommateur.

 

Le recyclage et l’upcycling mobilisent designers et utilisateurs

 

L’un des 5R le plus fréquemment mis en avant est le recyclage. De nombreux exemples de la mise en œuvre de la recyclabilité des matériaux se trouvent dans le secteur textile, à l’instar de la jeune marque Hopaal qui propose des tee-shirts fabriqués avec 100% de déchets recyclés et en utilisant des méthodes qui respectent l’environnement. A commencer par l’eau. En savoir plus.

Hopaal 

Hopaal, source : site : positivr.fr

 

Le recyclage dans le textile, ce n’est pas nouveau. Mais même les matériaux de chantiers sont désormais réutilisés ! Le syndicat national français des entreprises de démolition (SNED) innove ainsi en proposant en mai dernier aux professionnels travaillant à proximité des chantiers de trouver une solution responsable pour les matériaux et déchets (Imatério).

La bourse aux déchets de chantier est ainsi un concept qui mérite de se développer. On pense bien sûr au travail du collectif belge rotor, composé d’architectes et de designers, qui valorise ce type de biens de façon époustouflante : http://rotordb.org/

rotor, Deconstruction, Reciprocity

 Rotor asbl (rotordb.org), Exposition Deconstruction, Reciprocity design liège

 

Peut-être un peu moins connu que le recyclage et le réemploi, leur voisin l’upcycling fait malgré tout beaucoup parler de lui depuis quelques années.

En effet l’upcycling mobilise depuis un temps déjà les designers qui offrent ainsi une seconde vie aux objets et aux matériaux du quotidien, comme vous pouvez le découvrir ici .

 

Emmaüs ne s’y est pas trompé. En mars 2016, durant une dizaine de jours, Emmaüs Défi a accueilli en résidence un groupe de designers sélectionné par MAD Brussels, centre bruxellois dédié à la mode et au design, et les Ateliers de Paris. Ce projet d’innovation sociale et sociétale, réalisé avec Emmaüs Défi et les Petits Riens, une structure d’emploi et de réemploi situé en Belgique, a permis aux designers de créer du mobilier et des lampes à partir d’objets destinés à être jetés. Les salariés en parcours d’insertion de l’équipe meuble d’Emmaüs Défi ont également participé à la création de ces objets originaux.

Pour en savoir plus : http://emmaus-defi.org/actus/collectifs-designers-chez-emmaus-defi

 

L’upcycling est un procédé de revalorisation qui n’échappe pas non plus aux grands groupes comme IKEA. Si vous souhaitez en savoir plus, Yoann Regent, Responsable du programme d’indépendance en énergie et ressources chez IKEA France, nous présente la démarche de gestion des déchets du groupe ici .

 

Au-delà de la sphère professionnelle du design, la transformation mais aussi la réparation des objets a le vente en poupe auprès des citoyens, notamment grâce au mouvement DIY (« Do It Yourself »). Et les entreprises l’ont bien compris !

Exemple, aux USA, l’entreprise Patagonia a monté un partenariat avec le site web DIY iFixit pour apprendre aux consommateurs comment réparer leurs vêtements eux-mêmes, à la maison. L’entreprise propose également un programme de réparation pour un coût modeste.

 

Mais encore une fois, la réparation-transformation ne se limite pas au textile ! Les produits, quels qu’ils soient, entrent dans de nouveaux circuits où ils pourront échapper à leur obsolescence programmée !

 

Les tiers-lieux en soutien : fablabs et repair cafés 

 

En 2013, L’APEDEC (Association pour l’écodesign et l’économie circulaire, http://www.apedec.org/ ) lançait l’ECODESIGN FAB LAB sur le site de Mozinor à Montreuil en France (93). L’Ecodesign Fab Lab est un FabLab un peu particulier, qui réutilise les déchets d’un site industriel pour fabriquer des inventions tout en écoconception.

En Wallonie, le RElab est le FabLab liégeois spécialisé dans l’upcycling : http://www.relab.be/

La spécificité du RElab réside dans l’utilisation de matériaux de récupération comme matière première et dans l’étude de nouveaux procédés sociaux, créatifs et économiques d’upcycling, en liaison avec les nouveaux moyens de fabrication et de communication numérique.

 

Un Repair Café est quant à lui un atelier consacré à la réparation d'objets et organisé à un niveau local (souvent, un quartier). Des outils sont mis à disposition et les personnes peuvent venir réparer un objet qu'ils ont apporté, aidés par des volontaires. Les objectifs de cette démarche alternative sont divers : réduire les déchets, lutter contre l’obsolescence programmée, renforcer la cohésion sociale entre habitants.

Le premier repair café s'est tenu à Amsterdam en 2009. Il a depuis fait de nombreux petits. En septembre 2013, il y en avait aux Pays-Bas plus de 150. Les repair cafés de Belgique sont répertoriés ici : http://www.repaircafe.be/fr/

 

D’autres façons de consommer avec l'économie de la fonctionnalité et le design des usages 

 

L’économie mondiale produit trop compte tenu des ressources disponibles, et toujours plus. L’obsolescence (programmée ou non) alimente la machine : nous achetons, nos produits tombent en panne, nous jetons, nous rachetons… Gaspillage et pollutions au programme.

L’économie de la fonctionnalité se base sur un concept simple : il faut vendre des services plutôt que de vendre des produits.

Nous n’avons pas besoin de voiture, nous avons besoin de nous déplacer. Nous n’avons pas besoin de machine à laver, mais de linge propre.

 

Nous reprendrons deux exemples maintes fois énoncés, et repris dans cet article :

 

« Xeros vend un service (l’impression de documents), plutôt qu’un produit (l’imprimante). Mais pour assurer ce service, l’entreprise doit s’assurer que son produit fonctionne. Elle prend donc en charge l’entretien et la réparation des produits, mais a surtout tout intérêt à ce que son produit fonctionne, le plus longtemps possible. »

 

« De la même façon, Michelin vend à ses clients poids-lourds, non pas des pneus, mais des kilomètres parcourus. Si vous achetez 250 000 km, et que votre pneu se dégrade avant, Michelin entretient ou change vos pneus. C’est le même cercle vertueux puisque l’intérêt de l’entreprise est que ses pneus durent le plus longtemps possible, pour éviter d’avoir à les entretenir. »

 

Dans cette économie de la fonctionnalité, l’entreprise reste propriétaire des produits qui donneront le service attendu et qu’elle fournit à ses clients. Dès lors, elle n’a plus aucun intérêt à faire de l’obsolescence programmée !

Au-delà de l’aspect écologique, le gain est également économique pour l’entreprise qui entretient et répare au lieu de jeter et produire en masse, il est également social puisque la démarche crée des emplois (de SAV et maintenance notamment) et améliore la relation entreprise-consommateur.

 

De plus en plus, les jeunes générations (Y et Z) privilégient l’expérience, l’usage et le sens à la propriété. Quel intérêt de posséder sa propre voiture ou son propre électroménager ? Ce que l’on souhaite, c’est en avoir l’usage quand nécessaire. C’est sur cette base que les entreprises doivent faire évoluer leurs modèles économiques.

 

Le design de services et la compréhension des usages permettent aux entreprises d’intégrer les principes de l'économie de la fonctionnalité dans leurs activités, créant ainsi des écosystèmes centrés "usages". Le groupe SEB, particulièrement actif sur ces champs de l’innovation centrée sur les usages, teste depuis quelques temps l’économie circulaire et l’économie de fonctionnalité. Joël Tronchon, son directeur du développement durable, fait le point sur ces expériences récentes, dans cet article.

 

 

Pour aller plus loin, ATEMIS et les membres de l’Institut Européen de l’Economie de la Fonctionnalité et de la Coopération ont été choisis par l’ADEME pour mener à bien une prospective stratégique de l’économie de la fonctionnalité à horizon 2050. Dans ce cadre, ils ont rédigé une vision de ce que pourrait être un modèle abouti d’économie de la fonctionnalité. La séance de l’Agora du 20 octobre 2015 a permis de partager, mettre en débat cette vision. La vidéo de cette séance est accessible ici . Le travail est toujours en cours.

 

Et l’économie collaborative dans tout ça ?

 

Autre tendance économique et sociétale forte, l’économie collaborative partage les enjeux de l’économie de la fonctionnalité et de la lutte contre l’obsolescence programmée. Les usages partagés sont une alternative à la possession exclusive et viennent rencontrer l’objectif de bénéficier d’un usage (ici partagé) sans posséder le (ou en ne possédant qu’une partie du) produit.

 

Il s’agit là de la recherche d’un mode de consommation alternatif, comme l’était déjà Leboncoin.fr en France ou 2ememain.be en Belgique qui permettent de racheter des biens d’occasion, de ne pas jeter mais de retaper. Il y a là déjà la recherche, par envie ou par besoin, de moyens de s’affranchir des circuits habituels de consommation, de consommer moins mais mieux.
Pour en savoir plus sur les nouveaux modèles économiques issus du développement durable, consultez cet article.

 

C’est désormais au tour d’Emmaüs avec Label Emmaüs (LA Boutique En Ligne : http://www.label-emmaus.co/ ), une nouvelle plateforme de vente d'objets d'occasion qui sera lancée le 1er octobre. Maud Sarda, la responsable du projet, nous explique tout de ce projet, ici .

 

L’ADEME propose une étude sur les usages partagés comme alternatives à la possession exclusive, qu’il s’agisse de location ou de récupération, payante ou à titre gratuit. Cette analyse des représentations et des comportements des consommateurs est disponible ici .

 

 

Les entreprises ont-elles compris qu’il était dans leur intérêt de stopper l’obsolescence programmée et d’entrer dans la sphère de ces économies, circulaire, de la fonctionnalité et du partage ? Le design et notamment la conception centrée sur les usages peut les aider. Cela leur offre l’opportunité d’intégrer véritablement le développement durable à leurs activités, voire de faire évoluer leurs business models également à leur avantage, en réponse aux attentes des consommateurs. Car ce qui ne se fera pas avec eux, se fera sans eux. Les citoyens ont déjà en main, nous l’avons vu, des alternatives de plus en plus efficaces.

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Admin di design innovation

Voici un article très intéressant, en résonance avec nos propos, qui pointe les limites de l'économie collaborative dans l'atteinte de comportements plus durables : https://theconversation.com/leconomie-collaborative-est-elle-source-de-progres-environnemental- 61543

  • Admin di (design innovation)
  • 06/07/2016 à 12:11

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