De consommateurs à producteurs responsables - Episode 1 : Mieux manger

parAnne-Sophie Prévostcatégoriedesign social

01 Mar 2016

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Autrefois consommateurs, les citoyens d'aujourd'hui ne consomment plus mais créent et produisent, ensemble. De plus en plus, leurs attentes et leur implication évoluent, et avec elles les produits et services qui nous entourent ainsi que le travail des designers. Première préoccupation impactée : mieux manger.

 

SERIE “De consommateurs à producteurs responsables”

Aujourd’hui plus que jamais, le futur semble incertain. Demain, dans quel monde vivrons-nous ? Quels ravages de la production-consommation de masse pouvons-nous encore éviter ? Que mangerons-nous ? Habiterons-nous sur terre ou sur Mars ?

 

Face à ces incertitudes, les citoyens sont de plus en plus préoccupés par leur devenir et celui de la planète. Ils souhaitent mieux vivre, pour eux-mêmes – pour leur épanouissement personnel –, pour les générations futures, pour la planète. Cette quête de développement personnel et de progrès sociétal les confortent dans leur choix d'un développement durable.

 

Si les consommateurs étaient devenus, il y a quelques années, "consomm'acteurs" engagés, soucieux de prendre une part active dans le système existant, c’est aujourd’hui le système tout entier qui semble remis en question et, avec lui, l’idée même d’une consommation. De plus en plus, les citoyens ne consomment plus, mais créent et produisent... durablement, collectivement, ouvertement.

 

L’évolution de leur rôle se concrétise à travers différentes préoccupations que nous allons parcourir dans cette série dont nous vous proposerons chaque mois un épisode.

 

EPISODE 1 : Mieux manger

 

Le premier épisode de cette série concerne une thématique qui nous est chère : mieux manger. Mieux manger comme source de bien-être et de plaisir. Le plaisir des yeux, de la dégustation, du partage et de la convivialité. Mieux manger aussi comme source d'engagement, en faveur d'une agriculture responsable, d'un développement durable et local.

 

L’alimentation participe à la construction de notre identité. Les citoyens veulent aujourd’hui manger en phase avec leurs valeurs. Comment cela se traduit-il ? Comment leurs preoccupations impactent-t-elles le monde du design ? Quel(s) rôle(s) les designers peuvent-ils jouer dans cette évolution ? Est-ce cela, le design social ? Eléments de réponse.

 

La creation de solutions plus durables par les “design activists”

Par activisme, on entend ici l’initiative personnelle et la volonté d’être dans l’action, pouvant aller jusqu’au militantisme. Ainsi, prenant en compte les attentes de la population, des designers préparent l'avenir. Ils intègrent les valeurs défendues par la population - celles du développement durable - et les injectent dans leurs créations. A titre d'exemple, les projets autour de la conservation des aliments fleurissent un peu partout actuellement et sont pour beaucoup l’oeuvre de designers. Connaissez-vous le principe du réfrigérateur naturel ? On a également pu découvrir certaines de ces solutions lors de l’exposition The Taste of Change proposée dans le cadre de Reciprocity Design Liège 2015.

 

Autre exemple en vogue, celui de la vaisselle comestible. On peut citer la jeune designer Ada Chan, avec sa vaisselle en bioplastique, faite d’amidon de maïs, de gélatine et de restes de fruits et légumes et qui peut être fabriquée à souhait par tout individu. Mais elle n’est pas la seule. Plus proche de nous, vous avez déjà forcément entendu parler du duo creatif Do Eat ?

 

Verrines Do Eat

© Do Eat

 

La tendance poursuivie est celle du “zero waste” qui a vu le jour à San Francisco. Le packaging fait alors particulièrement preuve d’inventivité, à l’image du travail de David Edwards.

 

On peut également citer l’effort des points de vente qui cherchent à respecter ce principe du “no waste”, à l’image du Robuust the Zero Waste Shop à Anvers.

 

Certains comme le Biocoop 21 (magasin éphémère parisien fin 2015) s’assurent la collaboration de designers sur la problématique des contenants, des services ou encore de l’image. Biocoop avait ainsi fait appel à AKDV, agence de design spécialisée en architecture commerciale et identité visuelle pour obtenir une signalétique claire et didactique qui guide le client sur le mode d'emploi du vrac. Le mobilier avait également été éco-conçu en collaboration avec la société Mobil Wood.

 

Aménagement Biocoop21

© Photo : http://unpeubocauxalafolie.com

 

Notons que dans ces cas de figures où ils ne produisent pas (ou pas encore) mais sont encore consommateurs, les individus sont aujourd'hui à la recherche d'authenticité et de savoir faire.

 

Mais une autre tendance semble aller à l’encontre de cette recherché d’authenticité, c’est celle du “design du vivant”. Vous avez ainsi sans doute entendu parler de la viande in vitro ? Pas sûr que ces solutions, bien que répondant au critère du développement durable et cherchant à preserver les ressources, trouvent preneurs dans la population à la recherche de terroir et d’authenticité Pour en savoir plus : http://www.slate.fr/story/109095/avenir-viande-design

 

Pour bon nombre d’experts, quoi qu’il en soit, le futur de l’alimentation sera technologique, comme l’illustre la montée en puissance des imprimantes 3D alimentaires. Comme souvent, tout dépendra de l’usage qui sera fait de la technologie.

 

Certains designers poussent aujourd’hui leur demarche de design social jusqu’à permettre à leurs produits de répondre au besoin primaire de la population mondiale de pouvoir se nourrir. Ils entrent alors dans la sphère de ce que l’on appelle le design humanitaire. C’est le cas du designer italien Gabriele Diamanti qui concrétise un moyen simple et durable de rendre potable l’eau salée. Ou encore le cas de Chloé Louisin et Nadine Nielsen dont le projet permettant de rendre potable une eau impropre à la consommation a été lauréat du James Dyson Award 2015.

 

Des designers davantage facilitateurs que créateurs dans une économie de la contribution

Le contexte de crise globale actuelle, difficilement endigué par les politiques, pousse de plus en plus de citoyens à trouver des solutions alternatives, à agir collectivement, à créer de nouveaux rapports aux autres et aux ressources. Terres agricoles grignotées par la spéculation, urbanisation galopante, impact du changement climatique sur la production agricole (inflation, dégradation, érosion), pression croissante d’une production non durable sur les écosystèmes, évolution de la spéculation sur le marché des produits agricoles de base, concentration des pouvoirs dans les mains de quelques acteurs agro-industriels, inéquitabilité des rapports mondiaux (lutte contre la faim dans les pays du sud, lutte contre la « suralimentation » du monde occidental), augmentation de la population mondiale … Face à ces urgences de plus en plus de citoyens tentent donc d’apporter des réponses par eux-mêmes.

 

Mais au fond, le designer n'est-il pas un homme comme les autres ? Comme le reste de la population, les designers sont aujourd'hui des citoyens engagés qui créent pour, mais surtout avec les autres, ce "mieux manger", local, convivial et responsable. Ils sont alors co-concepteurs parmi les co-concepteurs ou, selon les cas, deviennent "méta-designers", "médiateurs", "facilitateurs" de création, de collaboration, de gestion de projets.

 

Les projets qui évoluent dans ce contexte citoyen peuvent être de plusieurs ordres. Ils concernent soit la production des produits alimentaires, soit leur transformation et leur dégustation.

 

Dans le premier cas, on constate que la création de circuits courts s’est fortement développée ces dernières années, permettant aux citoyens de se fournir en produits sains (sans pollution, OGM, produits chimiques, etc.) et locaux, de disposer d’un circuit alternatif à la grande distribution dont les modèles économique et écologique sont rejetés, de contribuer à l’économie locale et de recréer du lien social (entre habitants, avec des producteurs, etc.). Prenant part dans un contexte aussi bien rural qu’urbain, les projets ont dans ce dernier cas l’objectif de répondre aux besoins d’approvisionnement en produits sains et locaux des habitants des villes et de contrer le manque d’espace pour cultiver en ville. On parle alors d’agriculture urbaine avec la création de tiers-lieux dans ce que l’on nomme les délaissés urbains (friches industriels, terrains vagues, espaces publics délaissés...).

 

Nous vous invitons à en lire davantage sur les jardins partagés dans l'article « Avec les jardins partagés, Paris part en campagne » ou encore à découvrir le collectif des Ekovores, né en 2010 de l’imagination fertile des designers de l’agence nantaise Faltazi, qui milite pour la reconstruction des liens locaux entre producteurs et consommateurs sur l’espace public des villes.

 

Autre exemple, celui du collectif Babylone qui a été spécialement créé pour réfléchir et mettre en oeuvre un projet de Tiers Lieu intitulé "Toits vivants" et qui réunit architectes, urbanistes, designers, paysagistes, hackers, écologues, ingénieurs, jardiniers… Toits Vivants est désormais une association qui a pour objectif de transformer la ville pour la rendre plus végétale, humaine, solidaire, comestible, résiliente, et de (re)créer du lien entre les habitants et leur alimentation. A découvrir ici.

 

Comme nous l’avons dit plus haut, les designers jouent ici parfois le rôle de « project managers » lorsqu’ils sont à l’initiative des projets, parfois celui de co-concepteurs d’un dispositif collectif et collaboratif, parfois celui de facilitateurs pour le groupe. Ils sont dans tous les cas de véritables catalyseurs de créativité !

 

Dans le cas de la transformation et de la dégustation des repas, l’accent est mis sur la création de lien social entre les individus. C’est le cas de Disco Soupe dont les événements de Liège sont coordonnés par le designer Jérémy Joncheray ; ou encore des bars-bancs d’Amsterdam. Mais est-on encore dans le design ? Où se situe la frontière ?

 

Disco Soupe Bruxelles

© Disco Soupe ULB, Bruxelles

 

Certains projets englobent le double objectif de cultiver de façon responsable et de distribuer en circuits courts d’une part, et de préparer et savourer cette alimentation alternative d’autre part. C’est le cas de The URBACT Thematic Network « Sustainable Food in Urban Communities », projet qui a réuni 10 villes européennes et dans lequel François Jégou, designer de l’agence Strategic Design Scenarios, a pris une part active.

 

De nouveaux systèmes voient le jour dans les entreprises, au coeur d’une économie de la fonctionnalité et de l’économie collaborative

Dans ce schéma, l'économie de la fonctionnalité et du partage trouve aussi sa place, avec des initiatives citoyennes côtoyant désormais celles de grandes entreprises à l'instar de SEB, qui s'est récemment lancé dans le test (à Lyon) d'un service de location d'appareils culinaires.

 

Notons que la volonté de SEB est de répondre aux besoins et notamment aux besoins latents de la population. Pour ce faire, l’intégration ces denrières années d’un anthropologue au sein des équipes Innovation constitue une progrès certain. A l’heure où l’innovation prend de plus en plus appui sur une connaissance fine des consommateurs, l’anthropologie constitue une pratique clé pour connaître et valoriser les besoins des usagers. (Ressource complémentaire : focus “Design et anthropologie : innover par et pour l’usage” écrit par Olivier Wathelet pour Wallonie Design en décembre 2013.)

 

En novembre 2015, Uber lançait son offre UberEats : http://www.demainlaville.com/leconomie-collaborative-des-nouveaux-services-de-restauration-un-renfort-pour-lurbanite/ Mais s’agit-il encore de design social, ou de “social washing” ? En effet, même si les vocations économiques et sociales sont compatibles, on est en droit de se demander si la part sociale (le partage, la création de lien social...) est toujours présente dans ce type de projet.

 

La frontière entre innovation sociale, design social et social washing est mince, vous l’aurez perçu, mais elle démontre la nécessité pour les designers d’accorder toute leur importance aux anciens consommateurs qui sont aujourd’hui devenus leurs collaborateurs et d’être à l’écoute de leurs besoins, plus ou moins conscients et exprimés. Entreprises, designers, citoyens : et vous, quel rôle voudriez-vous jouer ?

 

Le sujet vous intéresse ? Suivez notre veille en Design social sur le thème "se nourrir".

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